07/12/2009
« My american diary », par Nicolas Moog. 6 Pieds sous Terre.
Reportage politique, carnet de route, road book musical ? Il y a un peu de tout cela dans « My american diary ». Nicolas Moog, qui cumule sans complexe les casquettes d’auteur BD (« Rose et les tatoués », 6 Pieds sous Terre) et de musicien officiant dans des formations néo-country dites « déviantes », souhaitait percevoir les enjeux des élections américaines sur place, aux Etats-Unis, par le regard des musiciens du cru, relations nouées dans le cadre de sa propre activité artistique. Non pas des tenants d’un folklore figé à l’état de vitrine médiatique, mais bien d’interprètes underground vivant la country avec les tripes, véritable matière vivante. Moog ouvre ainsi ses pages aux musiciens d’Austin (Texas), enclave démocrate dans le fief républicain de Georges W Bush, avant de prendre la route de New York, pour y vivre à Harlem la montée d’adrénaline du 4 novembre 2008.
Le résultat ? Un recueil composite, entre textes, illustrations et bande dessinée, musique et politique, reportage et digressions personnelles, empathie et ressenti. Un objet sympathique et bien fichu qui ne tient cependant pas complètement ses promesses. Nicolas Moog – acquis, comme beaucoup d’Européens, à la candidature d’Obama - construit son livre au fil de l’eau, de ses impressions, de rencontres aussi différentes que possibles, entre un Tom Vanden Avond dégouté des politiques, un Konrad Wert en pleine réflexion, un Scott H. Biram brut de décoffrage mais indécis, et une Alina Simone élégante, investie et impliquée. En résulte un grand écart permanent entre les différents centres d’intérêt de l'auteur. Le débat politique peine à émerger de la première partie, la musique se dilue littéralement dans la dernière, récit détaillé des minutes précédant l’annonce de l’élection de Barack Obama. C’est la principale faiblesse de cet album. Sa (grande) force étant de nous faire découvrir - hors des clichés habituels et des sentiers battus - une galerie de personnages attachants et (surtout) de personnalités musicales puissantes.
Sur MySpace : Ralph White, Konrad Wert, Scott H. Biram, Tom Vanden Avond, Alina Simone, Reverend Deadeye
Nicolas Moog officie dans les formations Thee Verduns et A promise is a promise to a person of the world
80 pages, 20 euros
Chronique de Philippe Belhache
10:36 Ecrit par Philippe Belhache dans Chroniques, Musique, politique/social | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : moog, 6 pieds sous terre
21/10/2009
« Rébétiko (la mauvaise herbe) », de David Prudhomme. Futuropolis.
C’est une jolie niche historique et culturelle que David Prudhomme a sorti du placard, avec cette évocation d’un courant musical grec, né vers 1920, et qui a été littéralement qualifié de mauvaise herbe dans les années 30, lesquelles ont vu éclore une vraie plante hideuse, celle de la dictature. Rébétiko est une musique sombre, comparée au fado portugais, au tango, voire au blues, composée par des individus forcément noctambules et donc louches, vils, marginaux, etc. Une mine pour un auteur qui sait tirer parti d’une telle trame, et Prudhomme n’a rien à craindre de ce côté.
La page d’ouverture est superbe. Athènes en octobre 1936, un musiquos fait des ronds de fumée, son bouzouki en arrière plan, omniprésent par sa verticale. Stavros émerge d’une nuit d’amour, prend son instrument, sort sous le soleil, et se frite d’entrée avec un petit malfrat. On sent que Stavros n’a pas vraiment fait le conservatoire, qu’il navigue entre nuits agitées plus blanches que noires, qu’il nage en eaux troubles peuplées de drogues et de putes, mais que tant qu’il grattera les cordes de son bouzouki, il vivra. Sauf que sa musique décadente est très mal perçue du dictateur en place, et qu’il suffit de porter négligemment sa veste sur l’épaule pour se faire tailler un costar par la police locale : il y a du zazou dans le joueur de rébétiko. Et en parlant de répression, un trio de musiciens va attendre à ses risques et périls l’un d’entre eux, Markos, emprisonné depuis six mois, et mis en garde par le directeur de la prison, un homme éclairé, qui prévient que, depuis que le général Métaxas est au pouvoir, la vie d’artiste s’avère périlleuse. La suite ne sera qu’une longue nuit de débauche, de bagarre, hantée par cette folle musique que l’on danse comme des soufis, et l’aube qui suivra ne risque guère de laisser place à l’espoir.
David Prudhomme ne se contente pas d’illustrer cette parenthèse musicale, de remettre un genre musical au goût du jour. Il s’engouffre dans la vie des ces saltimbanques géniaux, anarchistes ou libertaires à leur façon, et qu’un Brassens aurait applaudi. Son dessin parvient à faire ressentir le bruit du tambourin, l’extase des nuits alcoolisées dans les bars louches, les mains sont tracées de façon magnifique quand elles caressent le bouzouki, et on perçoit la chaleur du soleil athénien, même sous l’abri d’une tonnelle. Le jeu des ombres et des couleurs rajoute à la densité du récit, qui s’ouvre sur interrogations multiples. De la mauvaise herbe comme celle-ci, on devrait en cultiver plus souvent.
102 pages, 20 euros.
Chronique de Jean-Marc Lernould
11:42 Ecrit par lernould dans Chroniques, histoire, Musique | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : rébétiko, prudhomme, futuropolis

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